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Entretien exclusif: « Aujourd’hui, le défi majeur est sécuritaire »

Bilan des 25 ans d’existence de la Commission, Covid-19, sécurité alimentaire pour les pays enclavés et bien d’autres défis auxquels il est confronté en sa qualité de président de la Commission de l’UEMOA, le Nigérien Abdallah Boureima n’a esquivé aucune question dans cet entretien accordé à Économies Africaines.

La Commission économique de l’Union africaine a dû réviser sa prévision de croissance pour 2020 du fait de la pandémie de Covid-19. Une réévaluation a-t-elle été opérée pour la zone UEMOA ?

Abdallah Boureima : Effectivement, au niveau de la zone UEMOA, les prévisions de croissance ont été revues à la baisse en liaison avec l’impact du Covid-19 sur les activités économiques. Ainsi, pour l’année 2020, le taux de croissance de l’Union s’établirait à 2,4 %, contre une projection initiale de 6,6 % après un taux de croissance de 6,1 % enregistré en 2019. Cette perte de croissance de 4,2 points sera donc à ajouter aux effets négatifs de la pandémie de Covid-19 sur les économies de l’Union.

Quelle place occupe dans vos priorités la question de la sécurité alimentaire et nutritionnelle, notamment pour le trio des pays enclavés que sont le Niger, le Burkina Faso et le Mali ?

La question de la sécurité alimentaire et nutritionnelle est particulièrement préoccupante dans la zone UEMOA cette année, et singulièrement dans les États sahéliens de l’Union, qui regroupent à eux seuls la presque totalité des quelque 6,5 millions de personnes identifiées comme étant en insécurité alimentaire et nutritionnelle en 2020, hors contexte Covid-19. En incluant l’impact du Covid-19, près de 26 millions de personnes auraient besoin d’assistance alimentaire et nutritionnelle, principalement au Burkina Faso (27,8 %), au Niger (26,7 %), au Mali (19 %) et au Sénégal (16,1 %). Pour assister les populations vulnérables, ces États ont élaboré des plans nationaux de réponse dont les budgets planifiés sont estimés à 324 milliards de FCFA. Suite à sa 9e réunion tenue le 25 mai 2020 à Niamey, le Comité de haut niveau sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle (CHN-SAN) de l’UEMOA a engagé les parties à accélérer la mise en oeuvre des plans de réponse et d’assistance alimentaire aux populations vulnérables, à renforcer les instruments de coordination et d’alignement des interventions aux plans régional et national et à poursuivre les actions en faveur du développement des chaînes de valeur et de la transformation des productions agricoles, pastorales et forestières. Le CHN-SAN, cadre de gouvernance de la sécurité alimentaire au niveau régional, a été mis en place en décembre 2011, marquant ainsi l’engagement politique soutenu des chefs d’État à régler définitivement la question de la faim et de la famine dans la région. En appui à cet engagement de haut niveau, la Commission de l’UEMOA a mobilisé des ressources additionnelles pour soutenir les États membres dans la prise en charge des populations en situation d’insécurité alimentaire, mais également pour préparer la campagne agricole en cours. Le 10 janvier 2019, l’UEMOA a célébré ses 25 ans d’existence.

Quelles raisons peuvent aujourd’hui conduire les citoyens de l’Union à être fiers du processus d’intégration ?

Après 25 ans d’existence, l’UEMOA se positionne comme un modèle viable et réussi en matière d’intégration en Afrique. Dans le cadre de la réalisation d’un marché commun, près de 4 426,5 km linéaires de routes communautaires ont été réalisés, et des postes de contrôle juxtaposés (PCJ) ont été construits pour faciliter la libre circulation des biens et des personnes et réduire les délais de passage des marchandises aux frontières. L’Union douanière est effective avec l’application du tarif extérieur commun (TEC). Au plan de la gouvernance économique, le cadre macro-économique  s’est nettement amélioré, avec une dynamique portée par tous les secteurs d’activité. Le taux de croissance moyen de l’Union est de 6,5 % depuis presque une décennie, et l’inflation est maîtrisée. La gestion budgétaire des États membres se renforce progressivement, avec un déficit de 4 % du PIB, et le taux d’endettement reste contenu dans la norme communautaire de 70 %. Dans le domaine du développement humain, les actions conduites ont permis, entre autres, de faciliter la libre circulation et de droit d’établissement des professions libérales. La Commission a aussi contribué à l’amélioration du système de l’enseignement supérieur et de la formation professionnelle avec l’adoption d’une architecture commune des diplômes universitaires, l’harmonisation des curricula, l’appui à la recherche scientifique, le renforcement des capacités des universités publiques et des ministères de tutelle, le soutien à 20 centres d’excellence régionaux, l’octroi de bourses d’études… En ce qui concerne la sécurité alimentaire, notons que l’accès des populations de l’Union à l’eau potable, avec 3420 forages construits, et à l’énergie a été facilité. La sécurité alimentaire a été renforcée, notamment par la récupération/restauration de 45 000 ha de terres dans le cadre de la lutte contre l’érosion côtière et l’ensablement du bassin du fleuve Niger, et par l’amélioration de la gestion des stocks alimentaires dans l’espace UEMOA : augmentation des capacités de stockage de 250 000 tonnes et aménagement de 2 174 ha de terres. Ces succès, loin de constituer de simples raisons de fierté, nous poussent à redoubler d’effort et à ne pas dormir sur nos lauriers, car des défis importants restent à relever s’agissant principalement du renforcement de la situation sécuritaire face aux attaques terroristes qui tendent à s’installer dans la région, de l’amélioration du taux des échanges intercommunautaires encore trop faible (16 % des échanges globaux) et de l’effectivité de la libre circulation des personnes et des biens.

Vous êtes à la tête de la Commission de l’UEMOA depuis mai 2017. Quels enseignements en tirez-vous ?

Travailler pour un projet aussi noble que celui de l’intégration régionale est à la fois un privilège et un sacerdoce. Un privilège d’abord, car recueillir la confiance des plus hautes autorités de l’Union pour présider une prestigieuse institution comme la Commission et être au service de l’intégration régionale constitue une mission noble et exaltante dont on ne peut que se réjouir, avec toutefois une certaine dose d’humilité bienveillante. Un sacerdoce ensuite, parce que c’est aussi une mission qui vous propulse devant des responsabilités immenses et l’obligation de mériter la confiance placée en vous.

Quels sont les défis auxquels vous avez été confronté ?

Depuis ma prise de fonctions, je me suis appuyé sur trois piliers principaux : les orientations données par les chefs d’État et de gouvernement qui fixent les grandes lignes de la feuille de route du mandat, la solidarité du collège de la Commission, et enfin les ressources humaines de l’institution. Les défis à relever étaient et demeurent toujours nombreux pour atteindre les objectifs du Traité fondateur de l’Union, notamment renforcer la compétitivité des économies, assurer la convergence des politiques économiques et instituer des politiques sectorielles communes ou encore créer un marché commun et harmoniser les législations nationales pour une bonne gouvernance des finances publiques.

Outre les défis naturels et structurels liés au climat et à l’environnement, à quels autres défis votre espace communautaire doit-il également faire face ?

Il y a un déficit infrastructurel dans des secteurs économiques stratégiques comme les transports et l’énergie, concomitant à l’accroissement des besoins sociaux de base (alimentation, éducation, santé) lié à une croissance démographique élevée, ainsi qu’un déficit en ressources humaines qualifiées dans divers domaines. Cependant aujourd’hui, le défi majeur est sécuritaire dans l’espace UEMOA durement éprouvé par les actes de terrorisme et de banditisme sous des formes diverses. L’avènement d’une monnaie unique en Afrique de l’Ouest et les ambitions de l’Union africaine pour une zone de libre-échange à l’échelle continentale sont autant d’enjeux auxquels nous devons nous adapter. Enfin, la pandémie de Covid-19 est venue s’ajouter à ces défis multiplies auxquels notre espace communautaire est confronté et qui, réunis à la même période, constituent des menaces réelles pour l’atteinte des objectifs du Traité fondateur de l’Union. Je le disais, notre Union connaît depuis une dizaine d’années un rythme de croissance soutenu, principalement porté par des investissements publics massifs pour résorber le déficit infrastructurel, véritable obstacle à un développement économique durable, compétitif et inclusif au sein de l’Union. Malgré son caractère inattendu et la sévérité de ses impacts sur les plans économique et social, la pandémie de Covid-19 a certes freiné la tendance à la hausse de notre croissance économique, mais n’a pas brisé les ressorts de notre résilience, qui reposent sur les acquis de notre stabilité macro-économique et financière, sur la solidarité entre les États et les institutions de l’Union ainsi que sur la qualité et l’engagement des ressources humaines qui bravent chaque jour l’adversité pour relever les défis et poursuivre le chemin de l’intégration régionale. Ce sont ces principaux défis et enseignements que je retiens de mon séjour à la tête de la Commission de l’UEMOA.

Propos recueillis par Serge-Henri Malet

Auteur

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