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Entretien – Expert en économie: « L’UEMOA est la zone économique la plus performante du continent »

L’économiste togolais Michel Nadime Kalife livre son analyse sur ce que pourrait être un éco dépendant du géant nigérian, et explique comment les contreparties des garanties françaises ont évolué depuis les années 60.

Quels sont les avantages de la garantie du Trésor français pour la zone UEMOA ?

Michel Nadim Kalife : Toute monnaie nationale ou fédérale indépendante est soumise à deux risques. Le premier risque, ce sont les attaques des cambistes et des traders pouvant mobiliser contre elle des centaines de milliards de dollars : le bouclier du Trésor français que représente le taux de change fixe du franc CFA empêche les spéculateurs de jouer sur cette monnaie dont la circulation est limitée géographiquement, ce qui évite à la BCEAO de sortir ses réserves en devises pour racheter sa propre monnaie sur les marchés internationaux, renforce l’assise de ces réserves en devises et élimine le danger de les voir s’évaporer sur ces même marchés. Le second risque est le libre usage de la planche à billets pour satisfaire les besoins en trésorerie d’un pays, comme cela se pratique au Nigeria, au Ghana et dans d’autres pays anglophones de la CEDEAO, ce qui explique les dépréciations à répétition de leur monnaie. Par exemple, le cedi ghanéen a été dévalué de 750 000 % en 30 ans, entre sa création en 1972 et 2012, et le naira nigérian de 20 000 % sur la même période, tandis que le franc CFA n’a été dévalué qu’une seule fois, en 1994, et de seulement 50 %. Ces différences sont à lier au recul des performances d’exportation agricole du Ghana et du Nigeria : suite à la dépréciation monétaire intervenue entre la promesse de vente des récoltes sur pied et le moment de la livraison et de l’encaissement du solde du prix négocié, les paysans perdaient continûment en pouvoir d’achat, ce qui a occasionné pour ces deux pays la perte de leur rang de 1er et 2e producteur mondial de cacao au profit de la Côte d’Ivoire, où les paysans étaient payés en monnaie stable grâce à la garantie par le Trésor français du taux de change du franc CFA, le seul risque minime étant la variation du cours de change entre le dollar et le franc français de l’époque.

Et quelle contrepartie reçoit la France pour cette garantie ?

Au temps colonial et jusqu’à la fin des années 1960, les colonies françaises d’Afrique occupaient environ 50 % du commerce extérieur français, ce qui faisait bénéficier la France des devises étrangères générées par les exportations des matières premières en provenance de ses colonies, devises qui contribuaient à alimenter les réserves monétaires de la Banque de France. Aujourd’hui, après que la France a intégré le grand marché de l’UE où elle réalise près de 70 % de son commerce extérieur, et que ses échanges extérieurs se sont progressivement intensifiés avec les USA, la Chine et autres pays émergents, la part de la zone franc CFA s’est réduite à environ 2 % du commerce extérieur français. De ce fait, le dépôt autrefois obligatoire à la Banque de France de 50 % des réserves monétaires de la BCEAO et de la BEAC, soit près de 15 milliards d’euros, au titre de la contrepartie de sa garantie de change du franc CFA en euro, ne constitue plus un apport essentiel pour la France, qui détient 200 milliards d’euros de réserves propres. En revanche, les avantages de ce lien financier pour les ressortissants de la zone franc CFA sont importants : il assure la sauvegarde de leur pouvoir d’achat, donc est un facteur de détente entre employés et employeurs, d’où moins de revendications salariales, contrairement aux pays anglophones où la perte régulière de pouvoir d’achat génère des déficits budgétaires suivis de nouvelles dévaluations, soit un cycle infernal qui fait le lit d’une « petite corruption » généralisée.

L’UEMOA est donc en bonne santé ?

La prospérité économique exceptionnelle  de la zone UEMOA est illustrée par un taux de croissance annuel de 6 % depuis une décennie ainsi que par les réserves monétaires de la BCEAO équivalant à 6 mois d’importations de la zone, ce qui en fait la plus performante des zones économiques du continent africain. Pourquoi ? Tout simplement parce que, même si la zone euro venait à imploser, le franc CFA demeurerait inébranlable parce qu’il est garanti par la puissance économique de la France, dont le PIB est égal à 25 fois celui de l’UEMOA. Malheureusement, malgré cet état des lieux monétaire du franc CFA, exc eptionnel parmi toutes les monnaies actuelles dans le monde, des intellectuels de cette zone, en mal de reconnaissance sociale dans leur pays et épaulés par des réseaux complotistes extérieurs à la zone franc CFA, ont réussi progressivement depuis 2015, grâce à certains réseaux sociaux visant à bannir la France de son pré carré africain, à diffuser des allégations mensongères et alarmantes, certaines jusqu’au ridicule, contre l’exploitation du système du franc CFA par la France pour soit disant piller les réserves monétaires des pays africains…

En quoi un éco dépendant du Nigeria poserait-il problème ?

La future zone éco serait sous la domination écrasante du PIB nigérian : 230 % de celui des 14 autres pays de la CEDEAO réunis, dont il compose 70 % du PIB global, avec une population dépassant 60 % de toute cette communauté économique régionale (CER). Dans une structure politique où ne règne pas l’État de droit, ni à l’intérieur de chaque État membre, ni entre les États, il est à craindre des tensions politiques et économiques résultant des rapports de force, d’autant que la plupart de ces États sont soumis à des menaces djihadistes qu’ils n’arrivent pas à maîtriser malgré l’assistance militaire de puissances étrangères. Or le Nigeria, se considérant comme une puissance régionale, rejette cette aide militaire étrangère, ce qui aggrave les tensions de déstabilisation politique de la sous-région. De plus, l’éco/naira serait soumis à une dépréciation permanente car il reposerait sur les réserves monétaires d’une économie ultra-dominante connue pour la fuite illicite de ses capitaux ainsi que pour ses détournements monstrueux et à répétition des finances publiques liés à la corruption systémique de son mode de gouvernance opaque.

Propos recueillis par Paul de Manfred

Auteur

EA Magazine

Économies Africaines apporte un nouvel éclairage sur l’évolution des pays du continent africain, ces pays en pleine transition et en plein essor.

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