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Entretien exclusif: « Nous devons redoubler d’efforts pour accélérer le rythme des transformations »

Entretien exclusif: « Nous devons redoubler d’efforts pour accélérer le rythme des transformations »

À mi-mandat, Roch Marc Christian Kaboré, le président burkinabè, a répondu sans détour aux questions d’Économies Africaines en marquant notamment sa détermination à s’engager dans la « guerre asymétrique »
que subit son pays. Guerre qui a d’ailleurs été intégrée dans le PNDES, le référentiel gouvernemental de développement du pays issu du programme présidentiel, qui court jusqu’à 2020.

u Á moins de trois ans de la fin de votre quinquennat,
quel bilan global seriez-vous à même d’esquisser, sur
fond de climat sécuritaire tendu, en votre qualité de
président de la République ?
Roch Marc Christian Kaboré : Il est difficile de se juger
soi-même, surtout dans le contexte sécuritaire qui est le nôtre en ce moment. La politique de la canonnade
venue d’ailleurs contre nos paisibles populations et les
institutions de la République n’a en rien entamé notre
moral, ni notre volonté de mettre en oeuvre mon programme qui est pris en compte dans le Plan national de
développement économique et social (PNDES), ce même
plan qui a reçu l’aval de nos partenaires en décembre
2016 à Paris. Bien que la question sécuritaire se soit
imposée comme une priorité nationale que nous devons
assumer, notre pays a connu des évolutions positives
dans tous les secteurs de la
vie nationale. Nous sommes
sur la bonne voie et devons
redoubler d’efforts pour accélérer
le rythme de progression
des transformations.
En réponse aux attaques terroristes
du 19 au 27 avril, vos
forces de sécurité ont interpellé
une centaine de personnes et neutralisé des engins
explosifs lors d’opérations de ratissage dans les régions
de l’Est et du Nord du Burkina Faso, en proie à des
attaques djihadistes récurrentes. La police et l’armée sont-elles déterminées à renouveler ce type d’opération
de démantèlement pour rassurer les populations ?
Je réponds par l’affirmative. Nos forces de défense et de
sécurité sont sur le pied de guerre dans le combat que
nous menons contre le terrorisme, avec détermination
et patriotisme. C’est le lieu de saluer leur engagement
pour la patrie. Autant nous avons engrangé des
résultats positifs dans cette lutte sans répit contre les
forces obscurantistes, de même nous avons subi des
pertes en vie humaines, aussi bien dans la population
civile qu’au sein des forces de défense et de sécurité,
et enregistré de nombreux blessés. Notre conviction
demeure que nous vaincrons les forces du mal dans
notre pays.
Que répondez-vous à ceux qui vous accusent de manquer
de fermeté ou encore pensent que le Burkina
Faso est en passe de perdre le nord de son territoire ?
C’est aller trop vite en besogne que de faire une telle affirmation. Le Burkina Faso ne perdra pas une parcelle
de son territoire national, car le terrorisme n’a point
d’avenir et sera vaincu. L’État est présent au Sahel et
les forces de défense et de sécurité y veillent.
Comme réponse aux attaques terroristes dans le nord
du pays, votre gouvernement a décidé de mettre sur
pied pour le Sahel burkinabè un programme d’urgence
qui lui consacre 455 milliards de FCFA destinés au
développement de cette région. Comment ce plan
va-t-il se décliner ?
La lutte contre le terrorisme ne peut pas être que militaire.
Il faut aussi assurer le développement économique
et social dans le Sahel. C’est pourquoi le gouvernement
a décidé de mettre en oeuvre le programme d’urgence
pour le sahel (PUS), qui se veut être une approche
globale pour le bien-être des populations et la consolidation
de la sécurité.
Améliorer l’accès aux services sociaux de base, accroître
la résilience des populations, notamment des femmes et
des jeunes, renforcer la gouvernance locale et la sécurité
des biens et des personnes sont autant d’objectifs
poursuivis par ce programme, dont le coût est estimé
à près de 455 milliards de FCFA d’ici à 2020.
Il semble qu’une vingtaine de provinces soient touchées
par la famine au Burkina Faso. Quelles sont les actions
mises en place et quelle est la stratégie envisagée par
votre gouvernement pour venir en
aide à ces populations ?
La dernière saison pluviométrique
au Burkina Faso a été capricieuse,
et la production attendue s’en est
trouvée contrariée en fin de campagne
agricole. Á cela s’ajoutent
aussi les attaques acridiennes et
le péril des chenilles légionnaires qui ont anéanti les
promesses du bon démarrage de la saison que les
acteurs du monde agricole avaient salué avec beaucoup
d’espérance. Pour faire face à cette situation dont la
conséquence immédiate est l’obligation de pourvoir en
urgence aux moyens d’existence de près d’un million de
personnes, le gouvernement a mis en place un plan de
riposte qui consiste en des opérations de distribution
gratuite de vivres, de remise de cash et d’intrants agricoles aux ménages vulnérables. Notre
souhait est que la saison en cours soit nettement plus
favorable à nos acteurs agricoles.
L’année scolaire a été mise en difficulté dans les régions
du Nord et du Sahel car certaines écoles ont été obligées
de fermer pour des raisons de sécurité. Comment
le gouvernement s’emploie-t-il à faire en sorte que la
future année académique puisse se dérouler sereinement
pour ces élèves ?
En effet, l’année scolaire a été mise à rude épreuve dans certains centres d’examen pour des raisons sécuritaires.
Il était impératif de ne pas mettre en danger la vie des
enfants et de leurs encadreurs. C’est une question de
responsabilité. J’ai instruit pour que toutes les dispositions
soient prises par le gouvernement afin que les
élèves qui sont en classe d’examen puissent composer
avant la fin des vacances scolaires.
Où en êtes-vous avec votre politique de gratuité des
soins au profit des femmes enceintes et des enfants de
moins de 5 ans ?
La mise en oeuvre de cet engagement se poursuit à la
satisfaction des femmes enceintes et des enfants de
moins de 5 ans. Cela nous pèse au niveau budgétaire,
certes, mais il nous faut mobiliser
plus de ressources pour
amplifier cette action en faveur
de la mère et de l’enfant.
Le projet d’assurance maladie
universelle est impatiemment
attendu. Va-t-il enfin voir le
jour ? Et quand ?
Concernant le projet d’assurance
maladie universelle, nous pouvons dire que des
progrès ont été réalisés dans son opérationnalisation.
Des campagnes de vulgarisation du régime d’assurance maladie universelle (RAMU) sont en cours depuis
mai dernier. Pour cette phase pilote, quatre des treize
régions que compte le Burkina Faso sont concernées.
Par rapport à la mise en place du
cadre institutionnel et juridique favorable
à la promotion de l’assurance
maladie, huit textes d’application de
la Caisse nationale d’assurance maladie
universelle (CNAMU), créée le
1er mars 2018, ont été élaborés, ainsi
que les outils de gestion du régime
d’assurance maladie universelle. Des
études complémentaires ont concerné
le plan stratégique de développement 2017-2026, le
statut du personnel de la CNAMU, le panier de soins,
le manuel de procédures et la nomenclature des actes
de soins et des tarifs du RAMU. En outre, une évaluation
financière et actuarielle du RAMU a été faite
pour prendre en compte les données financières liées
à la gratuité des soins pour les enfants de 0 à 5 ans et
les femmes enceintes.
La Constitution au Burkina Faso garantit le droit à la
grève, mais ne peut-on pas parler d’abus de la part des
syndicats, puisque le pays peut être bloqué s’il ne vit
qu’au rythme des grèves et des sit-in interminables ?
Le gouvernement réfléchit-il aux solutions possibles
pour ramener la tranquillité dans la fonction publique
burkinabè ?
Très bonne question. Il est grand temps que les syndicats
mesurent les conséquences qu’ont sur la vie économique
et sociale de notre pays les grèves à tiroirs et les sit-in
interminables portant de fait sur tous les Burkinabè
sans distinction. C’est pourquoi il est souhaitable
que soient privilégiés le dialogue et la concertation
entre gouvernement et syndicats pour trouver les
meilleures solutions aux préoccupations du monde syndical
tout en préservant l’intérêt général.

Dans ce sens, la conférence nationale sur la mise à
plat du système de rémunération des agents publics
organisée par le gouvernement en juin dernier et à
laquelle ont pris part les syndicats est un modèle à
consolider pour avancer dans un climat apaisé vers
la mise en oeuvre de mesures consensuelles.
Comment expliquez-vous qu’avec un taux de croissance
du PIB annoncé à 6 % en 2018, le mécontentement
gronde sur le terrain, alors même que la grande
argentière a reçu de l’Arica Performance Index (APl)
la palme d’or dans la gestion de la croissance ?
La non-répercussion du taux de croissance de 6 % sur
la vie des ménages n’a rien à voir avec la compétence
avérée de notre ministre de l’Économie, des Finances
et du Développement. Dois-je rappeler que notre taux
de croissance démographique est de l’ordre de 3 % et
qu’en conséquence, l’impact sur les ménages ne sera
réel que lorsque le taux de croissance du pays sera à
2 chiffres. Je l’ai répété à plusieurs reprises : nous ne
pourrons partager que les fruits de notre labeur.
Quelles ont été les avancées en matière de réformes
de l’économie et des finances ? Certaines ne plaisent
pas au personnel de ce département qui, à tort ou à
raison, estiment que le gouvernement envisagerait de
privatiser notamment la Direction générale des impôts ?
Qu’en pensez-vous ?
Poursuivre l’amélioration de l’environnement des
affaires afin de promouvoir l’investissement privé,
moteur du développement, et générer une croissance
durable est un objectif majeur. Dans ce sens, l’ensemble
du dispositif législatif et réglementaire des investissements
a été revu, et continue de l’être dans des secteurs
comme les mines, l’agriculture, l’énergie, etc., afin de
garantir aussi bien le droit des investisseurs que les
intérêts de l’État. Par ailleurs, des mécanismes de financement
adaptés aux besoins structurels de l’économie
sont mis en oeuvre : la Caisse de dépôt et consignation
et la banque de financement de l’agriculture. Je noterai
également l’élaboration de la politique nationale des
pôles de croissance et le basculement dans la gestion
budgétaire axée sur les résultats. Enfin, il nous faut améliorer nos méthodes de recouvrement pour les
rendre performantes et dans ce sens, vous pouvez vous
rassurer : aucune réforme ne peut avoir de véritable
réussite hors de la concertation et de la bonne foi. Il
nous faut mobiliser plus de ressources
pour la modernisation de nos outils de
travail si nous voulons gagner le pari du
développement.
Le Burkina Faso semble être un chantier à
ciel ouvert. Pouvez-vous revenir sur votre
politique en matière d’infrastructures pour
expliquer ce que vous comptez faire au
cours de votre mandat ?
Nous nous sommes engagés à oeuvrer au désenclavement aussi bien à l’intérieur de notre pays qu’avec
nos voisins, surtout sur le plan des infrastructures
routières, et dans ce sens des chantiers sont en cours
d’exécution. Lorsque nous parlons d’infrastructures,
il s’agit non seulement des routes et de la construction
de chemin de fer entre le Ghana et le Burkina, en cours
de discussion, mais aussi du numérique avec la fibre
optique, des infrastructures scolaires, universitaires
et de santé, des barrages, des logements sociaux, et
j’en passe…. Tous ces secteurs doivent connaître une
évolution significative d’ici à 2020.
Bien que les quinze chefs d’État de la CEDEAO aient
donné leur accord de principe à l’adhésion du Maroc
à la CEDEAO, un bloc de pays est pour et un autre
contre. Quelle est la position officielle du Burkina Faso ?
Sur ce point, je m’en tiens à la décision des chefs
d’État qui avaient demandé que ce soit une question à
approfondir pour la commission de la CEDEAO, afin
d’établir les avantages et éventuellement les inconvénients
de l’intégration du royaume du Maroc au sein
de l’institution communautaire. Nous en ferons le
point en temps utile.
Pourquoi le Burkina Faso a-t-il annoncé récemment
la rupture de ses relations avec Taïwan au terme d’une coopération privilégiée depuis 1994 au
détriment de ses relations avec la République populaire
de Chine. Ce rapprochement de Ouagadougou avec
Pékin n’a-t-il que des raisons économiques ?
Deux raisons essentielles nous ont guidé dans notre
décision. Premièrement, le constat que la Chine continentale
est la 2e puissance économique du monde, et
donc que cette relation était incontournable. De plus,
la République populaire de Chine peut nous accompagner
dans la transformation structurelle de notre pays
sur tous les plans. Deuxièmement, le positionnement
de notre pays dans tous les projets intégrateurs
financés par la Chine dans notre
sous-région. Comme vous le voyez, c’est
le choix de la raison et du réalisme.
Le retour dans le jeu politique du CDP, le
parti de l’ancien président, avec à sa tête un homme
d’affaires qui se coalise avec l’UPC de Zéphirin Diabré,
vous inquiète-il ?
Je dirai seulement que le Burkina Faso est un pays
démocratique où les règles d’accession au pouvoir
sont définies. Les partis politiques ont le droit de se
coaliser, mais je rappelle que le verdict final appartient
au peuple. Á ce stade, je dirai simplement que j’ai un
programme à exécuter d’ici 2020. Pour le reste, on
en reparlera le moment venu.

Propos recueillis par Serge-Henri Malet

Auteur

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