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Présidentielle 2020, année électorale : incertitudes sur l’investissement

Le scrutin présidentiel de 2020 fait déjà naître au sein de la classe politique ivoirienne de profondes rivalités de nature à freiner, si rien n’est fait, les investissements à venir.

La Côte d’Ivoire a connu une stabilité politique légendaire durant près de trois décennies après son indépendance, ce qui a favorisé le boom économique des années 1970 : d’aucuns ont parlé du « miracle ivoirien », même si, dans les années 1980, la chute drastique des cours des principaux produits agricoles de rente comme le binôme café-cacao a pesé lourd sur le revenu des Ivoiriens. La stabilité, la paix et la cohésion sociale de ces « années glorieuses », savamment entretenues par le génie politique du président Félix Houphouët-Boigny, père fondateur de la Côte d’Ivoire moderne, ont été le terreau d’un développement inclusif à travers de grands travaux infrastructurels socio-économiques contribuant à circonscrire le taux de pauvreté autour de 10 % de la population en 1985. Un virage démocratique mal négocié Aujourd’hui, à quelque 18 mois de l’élection présidentielle d’octobre 2020, malgré une perspective de croissance économique dont la moyenne devrait se maintenir autour de 7 % selon la Banque mondiale, force est de reconnaître que la pauvreté a du mal à reculer de son niveau de 46 % (2018), après avoir atteint un pic critique de 50 % au lendemain de la crise postélectorale de 2010. Toutefois, un regard rétrospectif permet de réaliser que cette pauvreté est allée crescendo, atteignant 36,8 % en 1995 avant de monter à 38,4 % en 2002 puis à 48,9 % en 2008, en raison des crises sociopolitiques et militaires successives, conséquences d’un virage démocratique mal négocié depuis les années 1990 après la chute du mur de Berlin, point de départ du vent démocratique qui a soufflé sur le continent noir. L’avènement, en 1990, de la démocratie entendue comme espace d’expression des libertés pour le développement durable d’une nation, a malheureusement coïncidé en 1993 en Côte d’Ivoire avec le décès du président Félix Houphouët-Boigny qui, sa vie durant, avait fait de « la paix une seconde religion » dans son pays. Après sa disparition, l’environnement politique ivoirien est resté dominé par un conflit de succession entre acteurs politiques, qu’ils soient ou non de son bord politique, ou bien qu’ils soient ou non l’héritier politique légitime. Cette rivalité de la classe politique ivoirienne autour de la succession du président Félix Houphouët-Boigny a plutôt contribué à éroder la cohésion sociale durement forgée par le défunt, à fragiliser la paix chère au père fondateur, mettant à mal l’unité nationale et la stabilité politique du pays, facteurs de développement et de progrès socio-économique. L’union sacrée des houphouëtistes En 2006, la mise en place de la plate-forme politique du RHDP par les deux frères rivaux d’hier – Henri Konan Bédié, président du PDCI-RDA, et Alassane Ouattara, alors président du RDR – a visé d’une part à mettre en veilleuse leurs antagonismes latents nés de leur souhait de succéder au président Félix Houphouët-Boigny en 1993, d’autre part à s’organiser entre houphouëtistes pour faire front commun dans la lutte politique contre le FPI de Laurent Gbagbo, au pouvoir, et qui faisait déjà face depuis 2002 à une rébellion armée. Cette stratégie de rapprochement et de soutien mutuel se révèle fructueuse lors de l’élection présidentielle de 2010. Malgré la violente crise qui a accompagné les résultats de ce scrutin, Alassane Ouattara, face à Laurent Gbagbo, président sortant, est légitimé par la communauté internationale qui, dès avril 2011, fait de lui le nouvel homme fort de Côte d’Ivoire. C’est l’amour parfait entre houphouëtistes rassemblés au sein du RHDP. Le tandem au sommet de l’État ramène l’accalmie et la sérénité, la confiance renaît et les performances économiques se succèdent. La Banque mondiale note d’ailleurs que « la Côte d’Ivoire a retrouvé sa stabilité politique », si bien que la croissance est même passée à deux chiffres, soit 10,7 % en 2012. Mieux, l’institution de Breton Woods ajoute que « la Côte d’Ivoire a continué d’être l’une des économies les plus dynamiques d’Afrique », montrant ainsi sa « capacité de résilience aux chocs internes et externes ». Cependant, elle lui suggère de « s’attacher à redistribuer davantage les fruits de sa croissance économique aux populations les plus vulnérables et développer son capital humain afin de mieux répondre aux besoins du marché du travail ».
Le divorce des houphouëtistes Mais l’actualité politique montre que la paix et la cohésion sociale sont à nouveau fragilisées. À quelque 18 mois de l’élection présidentielle de 2020, les alliés Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara affichent ouvertement leurs divergences de vues sur la transmission du pouvoir à cette échéance. De son côté Guillaume Soro, président de l’Assemblée nationale, est poussé à la démission par sa famille politique, le RDR, au motif qu’il ne partage pas son projet de création d’une nouvelle formation politique, le RHDP unifié, que rejette aussi le PDCI-RDA. Le divorce est consommé.
Tandis que le président Alassane Ouattara entretient encore le suspense sur son intention de briguer ou non un troisième mandat, Guillaume Soro, ancien chef de la rébellion des Forces Nouvelles dont le soutien a été déterminant pour l’accession du président Ouattara au pouvoir en 2011, ne cache plus ses ambitions pour 2020, pas plus que ne les cache le président Henri Konan Bédié dont le parti, le PDCI-RDA, attend du président Ouattara un renvoi d’ascenseur. En embuscade, Laurent Gbagbo, qui pourrait prendre sa revanche au cas où ses ennuis judiciaires avec la CPI viendraient à prendre fin avec la confirmation définitive de son acquittement. Comme en 2010, on voit donc que ce sont quasi les mêmes qui se retrouvent aujourd’hui sur les starting-blocks, prêts à se défier pour la course au pouvoir d’État en 2020. Les tractations et jeux d’alliances politiques ont déjà cours dans une société politique profondément divisée.

Dans ces conditions, faut-il craindre que les mêmes causes puissent produire les mêmes effets, avec un impact réel sur les investissements, et donc sur la lutte contre la pauvreté ?

Investissement : des perspectives incertaines Dans un de ses rapports sur la Côte d’Ivoire, la Banque mondiale note l’importance des enjeux du scrutin de 2020 « pour la consolidation de la paix et de la stabilité politique, mais aussi pour le maintien du rythme de la croissance économique ». Car il convient de faire remarquer que si la Côte d’Ivoire a retrouvé une stabilité relative depuis la crise postélectorale, ses « vieux démons » à l’origine de la crise politico-militaire ayant secoué le pays de 2002 à 2011 ressurgissent et, dans le même temps, la circulation illicite des armes de guerre inquiète, d’autant que beaucoup dans la génération actuelle des politiciens ivoiriens ont fait leur apprentissage politique les armes à la main. Un climat délétère
de nature à éloigner les investissements… Toutefois, Antonio Guterres, secrétaire général des Nations unies, invite à garder espoir : « Regardez ces élections où l’on s’attendait à des problèmes terribles, comme au Congo, à Madagascar, au Mali ou au Sénégal, et où finalement – même si quelquefois il y a eu des divergences –, ceux qui ont perdu se sont comportés d’une façon positive vis-à-vis des structures constitutionnelles des pays et ont eu une attitude sans violence. Un vent d’espoir souffle en Afrique. »

Alexis Noumé

Auteur

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