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Primature – Le Premier ministre de tous les défis

Á la tête du gouvernement depuis janvier 2019, l’économiste Christophe Joseph Marie Dabiré déroule sa feuille de route dans un contexte sécuritaire, social et économique particulièrement difficile. Décryptage.

Au lendemain de la démission de l’ex-Premier ministre Paul Kaba Thiéba, son nom n’était pas cité dans la short-list des successeurs potentiels. Mais à la surprise générale, Christophe Joseph Marie Dabiré, 71 ans, a été nommé chef du gouvernement le 21 janvier 2019 par le président du Faso Roch Marc Christian Kaboré. « On l’avait oublié », confiaient à l’époque certains observateurs avisés de la scène  politique burkinabè. Déjouant ainsi les pronostics, le chef de l’État venait de porter son choix sur un économiste expérimenté, haut fonctionnaire, pour « redynamiser » l’action d’un gouvernement accusé d’« immobilisme » par l’opposition et la société civile face à la recrudescence des attaques terroristes et à la grogne sociale. Ancien du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), ce qui, selon certaines  sources, a créé des frustrations au sein du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP), le parti au pouvoir, Christophe Dabiré a pris fonction dans le contexte difficile hérité de son prédécesseur. Les défis qui se présentent à lui sont de taille. Depuis son arrivée à la tête du gouvernement, le pays connaît des attaques terroristes à répétition – elles ont fait depuis 2016, d’après des chiffres officiels, plus de 500 morts et près de 500 000 déplacés – et une fronde sociale alimentée par les revendications tous azimuts des syndicats de divers secteurs. Il se voit également dans l’obligation de relancer une économie  quelque peu au ralenti à cause de l’insécurité grandissante. Mais cet ancien ministre de la Santé et de l’Enseignement supérieur sous Blaise Compaoré, et commissaire chargé du commerce, de la concurrence et de la coopération de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), a une connaissance suffisante de l’appareil d’État et des enjeux sous-régionaux pour agir dans le bon sens. Décrit par ses proches comme étant « un grand technocrate et un homme rigoureux », avec un certain franc-parler, ce titulaire d’un DEA en sciences économiques et d’un DESS en administration des entreprises imprime sa marque à l’action gouvernementale depuis sa déclaration de politique générale à l’Assemblée nationale en février dernier. Ayant constaté que ses compatriotes étaient « inquiets » et « insatisfaits » de leur vécu quotidien relativement à la dégradation de la situation sécuritaire, à l’effritement de la cohésion sociale et à la gouvernance peu appréciée, le chef du gouvernement s’était engagé à inverser la tendance. Près d’un an après son arrivée aux affaires, des acquis ont certes été enregistrés, mais les réalités n’ont pas drastiquement changé. La situation sécuritaire est plus que jamais préoccupante, malgré l’instauration de l’état d’urgence, deux opérations militaires d’envergure menées avec plus ou moins de succès – Otapuanu à l’Est et Ndofu dans les régions du Centre-Ouest, du Nord et du Sahel – et une dotation conséquente en moyens logistiques des Forces de défense et de sécurité (FDS) dans le cadre de la loi de programmation militaire quinquennale 2019-2023 chiffrée à 700 milliards de FCFA.

Certes, les FDS enregistrent parfois des victoires en neutralisant des terroristes et en saisissant leur matériel, mais les agressions se poursuivent aux quatre coins du pays. Dans la région de l’Est, début novembre, une attaque contre un convoi de la société minière SEMAFO a fait 39 morts et une soixantaine de blessés à Boungou, tandis qu’une autre perpétrée le 1er décembre a provoqué la mort de 14 membres d’une église protestante. Le quotidien des Burkinabè est malheureusement entaché par ces morts, à tel point que personne ne s’en émeut véritablement encore. La France et les États-Unis déconseillent d’ailleurs à leurs citoyens de se rendre dans certaines zones du pays considérées comme dangereuses. Pour autant, le gouvernement est déterminé et, afin de venir à bout de l’hydre terroriste, il compte sur la mobilisation populaire – un recrutement de volontaires de la défense encadré par les forces de sécurité a été annoncé –, l’appui de ses partenaires internationaux et les regroupements sous-régionaux comme le G5 Sahel dirigé par le président du Faso Roch Marc Christian Kaboré. Autre préoccupation : la fronde sociale. Si elle n’est plus aussi agitée que durant les mois antérieurs, elle est toujours présente dans la mesure où les syndicats continuent de revendiquer la mise en oeuvre des engagements pris par l’exécutif dans les secteurs de l’éducation, de la santé, des médias publics… Censée contenir à l’échelle nationale les mécontentements des fonctionnaires et asseoir l’équité, la remise à plat des rémunérations qui a fait l’objet d’assises auxquelles certains syndicats radicaux n’ont pas pris part est au point mort. Les discussions devant aboutir à l’adoption d’une grille indemnitaire consensuelle tardent à avoir lieu, les partenaires sociaux soupçonnant le gouvernement de manoeuvrer pour ramener la masse salariale en deçà de 50 % des recettes fiscales, comme le recommande l’UEMOA. Le prédécesseur de Christophe Dabiré en avait fait lui aussi une priorité. Et pour ne rien arranger, l’application de l’impôt unique sur le traitement des salaires (UITS) aux primes et indemnités des fonctionnaires, l’une des sources de financement du budget de l’État, oppose les syndicats et le gouvernement. Une question qui pourrait nuire au dialogue auquel Christophe Dabiré est attaché tant  les positions semblent tranchées…

La bonne note pourrait plutôt venir de l’économie qui, malgré les effets de l’insécurité et de la fronde sociale, se montre résiliente. En octobre dernier, le gouvernement avait relevé dans un rapport au cours d’un Conseil des ministres que l’activité économique maintiendrait pour l’année 2019 sa croissance établie à 6,0 % à fin juin, contre 6,8 % pour la même période en 2018. Pour ce qui est des perspectives, foi de l’exécutif, l’activité économique nationale connaîtrait une croissance de 6,4 % en 2020, tirée principalement par le secteur tertiaire (7,4 %). Christophe Dabiré, qui avait déploré au Parlement la situation du pays, devra encore déployer d’importants efforts en 2020 pour redonner au Burkina Faso son lustre d’antan. Les sacrifices déjà consentis par le « papy », comme le surnomment certains Burkinabè, ont été reconnus par le chef de l’État qui l’a élevé au rang de grand officier de l’ordre de l’Étalon début décembre 2019. De quoi galvaniser davantage ce grand commis de l’État qui a évolué sous l’ère Sankara…

Patrick Kader Karantao

Auteur

EA Magazine

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