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Entretien exclusif

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« La lutte contre le terrorisme n’est pas seulement une question militaire »

Troisième mandat, réconciliation nationale, lutte contre le terrorisme, chantier et défis de l’intégration au sein de l’UEMOA, relance de la machine économique en 2021 et nouvelle Constitution pour une Ve République, autant de sujets abordés dans cet entretien avec le président du Faso Roch Marc Christian Kaboré, qui se dit déterminé à oeuvrer pour « le renforcement de la démocratie » dans son pays.

Vous avez été réélu pour un second mandat avec 57,74 % des voix au premier tour de l’élection présidentielle du 22 novembre 2020. Après avoir passé le cap des 100 jours, vous êtes attendu par les Burkinabè sur des questions telles que la réconciliation nationale, la relance de l’économie et l’emploi. Mais avant toute chose, dans quel esprit allez-vous gouverner ce quinquennat ?

Roch Marc Christian Kaboré : Je dois dire que ce quinquennat est celui de la continuité et de la poursuite de notre rêve commun, celui de bâtir pour tous une société de démocratie, de progrès, de justice sociale et de prospérité partagée. La République exemplaire que nous appelons de tous nos voeux a pour substrat une gouvernance fondée sur la redevabilité. Nous allons poursuivre avec détermination la lutte contre le terrorisme, en faveur de la restauration de la paix et de la stabilité du pays, de la cohésion sociale, du renforcement de la démocratie et de la réconciliation de tous les Burkinabè. Pourquoi avoir renouvelé votre confiance au Premier ministre Christophe Dabiré ? Le gouvernement, avec à sa tête le Premier ministre, assure la mise en oeuvre de mon programme politique. Christophe Dabiré a apporté une contribution importante dans l’atteinte de nos objectifs depuis que j’ai placé en lui ma confiance en 2019, au sortir de mon premier mandat. C’est pourquoi j’ai jugé utile de faire à nouveau appel à lui pour entamer ce deuxième mandat que le peuple m’a confié à l’issue du scrutin présidentiel de novembre 2020.

Quelle idée vous faites-vous de la réconciliation nationale ? Doit-elle porter sur le retour au pays de certains exilés et de grandes figures comme l’ancien Premier ministre Yacouba Isaac Zida, ou doit-elle plutôt prendre en compte les victimes et conduire les Burkinabè vers une nouvelle unité refondatrice du pays ?

La réconciliation nationale est une priorité de mon second mandat et je me suis engagé devant les Burkinabè à la tenue d’un forum national sur la question. Á la formation du gouvernement, j’ai créé un poste de ministre d’État auprès de la Présidence du Faso,  chargé de la Réconciliation nationale et de la Cohésion sociale. Ce département est la cheville ouvrière du processus de réconciliation entamé. Le triptyque vérité-justice-réconciliation est pour moi un impératif, car je n’envisage pas cette réconciliation comme de petits arrangements entre politiques. C’est une question qui transcende les individus, et qui ne saurait non plus constituer une prime à l’impunité. La réconciliation ne concerne donc pas seulement ceux qui ont quitté le pays, elle ne se résume pas à ce que l’on pourrait considérer comme des dossiers emblématiques mais se rapporte à toutes les situations dans lesquelles notre vivre-ensemble a été mis à mal, du fait notamment de violences exercées par des Burkinabè sur d’autres Burkinabè, qu’ils soient ou non détenteurs de prérogatives de la puissance publique. En ce qui concerne le retour au pays de certains exilés, nous n’avons jamais interdit à quiconque de revenir au Burkina Faso. Celui qui veut rentrer peut le faire à tout moment et en toute liberté, et certains l’ont déjà fait, et de longue date. Cependant, si la personne a des dossiers en justice, elle devra y faire face en toute responsabilité. Cela doit être clair pour tout le monde. La réconciliation est en marche avec comme tête de proue dans ce processus Zéphirin Diabré, ancien chef de file de l’opposition politique, au moment où dans le cadre du futur procès sur l’assassinat du président Thomas Sankara, la justice vient d’inculper formellement l’ancien président Blaise Compaoré.

La justice et la réconciliation ne sont-elles pas deux démarches antinomiques ?

La justice est indépendante, et nous oeuvrons au  renforcement de cette indépendance dans le respect de la séparation des pouvoirs. L’oeuvre de justice doit viser à faire la lumière sur les dossiers de crimes de sang. Telle est notre vision de la réconciliation nationale et de la cohésion sociale, fondée sur le triptyque vérité-justice-réconciliation. Il faut, par devoir de vérité pour les victimes, que la lumière soit faite sur ce qui s’est passé, que les responsabilités soient situées et que justice leur soit rendue afin que les Burkinabè puissent amorcer la réconciliation par le pardon et l’apaisement des coeurs meurtris. Il n’y a donc aucune antinomie entre justice et réconciliation. Nous devons suivre ce processus si nous voulons aboutir à un pardon vrai. Vous venez de succéder au président ivoirien Alassane Ouattara à la présidence de l’UEMOA. Vous héritez ainsi du leadership de la coordination des efforts d’intégration régionale et surtout de la gestion de la crise sanitaire.

Á ce propos, l’approche concernant les vaccins contre le Covid-19 au sein de l’UEMOA est-elle régionale ou chaque pays met-il en place sa propre campagne de vaccination ?

En succédant au président Alassane Ouattara comme président en exercice de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de l’UEMOA, je me suis engagé à oeuvrer avec mes pairs pour une UEMOA des peuples dans une Afrique de l’Ouest forte et prospère, et pour un continent plus uni. Sur la question du Covid-19, dès son apparition dans l’espace communautaire, chaque pays a pris des mesures en interne pour juguler la crise et amoindrir son impact sur la vie socioéconomique des populations. Mais il est essentiel de savoir que les pays ne vivent pas cloisonnés, et qu’au regard des divers liens qui les unissent – historiques, géographiques, économiques et commerciaux entre autres –, certaines décisions doivent tenir compte de cette réalité pour être efficaces. Du reste, dans une situation pareille, des concertations sont menées et  des décisions communes adoptées. C’est dans ce cadre que nous avons, au plan communautaire, procédé à la fermeture des frontières terrestres, maritimes et aériennes des pays membres de l’UEMOA au temps fort de la pandémie. C’est dans le même esprit que nous avons décidé de la réouverture des frontières aériennes. S’agissant des vaccins contre le Covid-19, chaque pays a adopté un calendrier qui tient compte de sa politique sanitaire et des paramètres liés à la disponibilité du vaccin et des ressources. Dans la plupart des États, vous noterez que les campagnes de vaccination ont commencé. Par ailleurs, nous avons engagé les démarches pour une réouverture concertée des frontières terrestres.

Quelles initiatives allez-vous prendre pour renforcer les grands chantiers d’intégration sous-régionale ? Á ce sujet, comment réagissez-vous à la volonté du nouveau président de la BOAD de renforcer les capacités de cette banque en doublant son capital ?

Il n’y a pas de salut pour nos peuples en dehors de l’intégration. C’est la raison pour laquelle je suis profondément attaché à nos processus d’intégration communautaire, aussi bien au sein de l’UEMOA que dans l’espace CEDEAO et dans l’Union africaine. Il me paraît important que nous puissions oeuvrer à l’accélération des grands projets d’intégration, notamment dans le domaine des infrastructures. Il est difficile d’envisager la construction d’une CEDEAO ou d’une UEMOA des peuples si l’on ne résout pas la question de la mobilité des populations de ces espaces. Il s’agit donc de faire avancer les dossiers relatifs à la réalisation des grandes infrastructures régionales dans le domaine des transports, des TIC et de l’énergie. Le renforcement de la coopération au sein de l’Union ainsi qu’entre les pays membres de l’UEMOA et les autres espaces économiques et monétaires en Afrique fait partie de nos priorités. Je salue et soutiens l’initiative du président de la BOAD d’accroître les capacités de la banque afin d’offrir de nouvelles possibilités d’investissement et de financement à nos projets intégrateurs. Cela participera également au renforcement des économies des pays membres, à leur résilience face aux chocs économiques endogènes et exogènes, et enfin à la lutte contre l’insécurité dans son ensemble.

Même s’il est évident que votre gouvernement ne peut pas mettre un policier derrière chaque Burkinabè, comment éviter d’autres massacres du type de Solhan, dont le bilan s’est soldé par plus de 100 morts civils ?

Au-delà de la montée en puissance de nos forces de défense et de sécurité (FDS), de l’action des volontaires pour la défense de la patrie et des opérations concertées dans le cadre du G5-Sahel, nous avons sollicité l’implication des personnes ressources – notabilités coutumières et religieuses –, afin de lancer un message à ceux de nos compatriotes qui se sont égarés en empruntant la voie sans issue du terrorisme : qu’ils déposent les armes et reveniennent à la maison. Ce sont autant de choses qui ont permis l’accalmie que nous avons constatée avant les élections de novembre 2020. Malheureusement, cette accalmie n’a pas prospéré longtemps, car ces derniers temps, les activités terroristes ont connu un regain. Le massacre de paisibles populations à Solhan dans la nuit du 4 au 5 juin 2021 en est une illustration, mais notre détermination à vaincre ces forces obscures reste intacte. Nous sommes conscients du fait que la lutte contre le terrorisme n’est pas seulement une question militaire. C’est pourquoi nous allons poursuivre et intensifier le développement des infrastructures socioéconomiques afin d’offrir aux populations, dans les zones à défis sécuritaires, des conditions pour un mieux-être. Il s’agira aussi dans ces zones de travailler à faire revenir l’administration, tout en oeuvrant en faveur du retour des personnes déplacées.

Depuis l’adoption au Parlement, en 2020, d’une loi sur le quota de 30 % de femmes sur les listes électorales, qu’en est-il réellement de son application dans un pays où les femmes représentent 52 % de la population ?

Cette loi visait à accroître la représentativité des femmes dans les sphères de décision, notamment à l’Assemblée nationale et dans le gouvernement. Elle préconise un positionnement alterné femme-homme ou homme-femme des candidats, aussi bien pour la liste des titulaires que pour les suppléants aux législatives. La proposition d’un quota de 30 % sur les candidatures de l’ensemble des listes a été élaborée pour les élections législatives de novembre 2020. Cependant, force est de constater que la loi n’a pas produit les résultats attendus, car elle ne comporte pas de dispositions contraignantes pour les partis politiques. De ce fait, la majorité des partis politiques n’a pas respecté scrupuleusement non seulement la lettre, mais aussi l’esprit de la loi telle que votée. Il est donc nécessaire, pour l’ensemble des acteurs politiques, de poursuivre la réflexion si nous voulons réaliser des avancées significatives sur cette question de la représentativité des femmes. La relance de l’économie, qui fait d’ailleurs partie de vos grandes priorités, est attendue. Des experts projettent un taux de croissance du PIB de 3,9 % et d’autres, comme le FMI, tablent sur un rebond de 2 % en 2021.

Quels facteurs vont sérieusement contribuer à cette embellie de la conjoncture ?

Malgré la situation difficile au plan sécuritaire et sanitaire avec la pandémie de Covid-19 et les différentes mesures que nous avons dû prendre pour y faire face, le taux de croissance de notre pays était établi à 2,5 % en 2020. Après cette phase de stabilisation, les projections se fondant sur une relance de l’activité économique post-Covid-19 ont pour objectif un taux de croissance moyen de 5,7 % entre 2021 et 2025. Pour cela, nous devons entre autres accélérer la digitalisation de l’économie et des services de l’État pour positionner l’économie numérique comme moteur de croissance et renforcer les infrastructures économiques et financières, notamment dans les secteurs de l’énergie, du transport et des télécommunications mobiles. Il nous faut aussi accélérer l’industrialisation au niveau de l’agriculture, du textile et de l’industrie pharmaceutique pour capturer la valeur ajoutée, intégrer de nouvelles chaînes d’approvisionnement et répondre à une demande nationale et africaine plus importante. Enfin, nous avons à renforcer le capital humain afin de créer un cercle vertueux vers la croissance et la réduction de la pauvreté. Toutes ces actions ne pourront produire des effets sans un climat de résilience, de sécurité, de cohésion sociale et de paix. De plus, leur bonne mise en oeuvre nécessite une forte mobilisation des ressources internes, mais aussi le soutien de nos partenaires techniques et financiers pour permettre de relancer l’économie et de soutenir nos efforts de développement.

Près de trois ans après la reprise des relations diplomatiques officielles entre le Burkina Faso et la Chine, quel bilan peut-on tirer de la coopération sino-burkinabè ?

Je salue la qualité des relations diplomatiques entre le Burkina Faso et la Chine car, grâce au premier accord-cadre entre nos deux pays, d’importantes ressources ont été injectées en trois ans au Burkina Faso par le biais des projets et programmes. Depuis le rétablissement des relations sino-burkinabè, la Chine nous a beaucoup apporté, entres autres dans les domaines de l’éducation, de la santé, de l’agriculture et de la formation professionnelle. C’est une relation récente, et beaucoup de choses restent certainement à faire. Ce que nous attendons surtout de la Chine, c’est un partage d’expérience dans la lutte contre le sous-développement et la pauvreté.

Doit-on s’attendre, durant votre deuxième mandat, à des actions fortes visant à lutter contre la corruption au Burkina Faso, ce qui serait un signal envoyé aux bailleurs de fonds ? Rappelons qu’en 2019, le rapport du Réseau national de lutte anticorruption (REN-LAC) avait indexé des secteurs où la corruption était avérée et en arrivait à la conclusion qu’elle prenait de l’ampleur. Cette question est-elle inscrite comme priorité du gouvernement Christophe Dabiré ?

La lutte contre la corruption est l’une de nos priorités. En ce sens, je dirai que le Premier ministre, à qui j’ai renouvelé ma confiance, a intégré la lutte contre ce fléau qui sape le développement dans ses fondements. La participation de la société civile à cette lutte est à saluer. C’est pourquoi je remercie le REN-LAC, qui participe à ce combat au moyen de ses rapports sur la perception de la corruption au Burkina Faso et concourt ainsi à la sensibilisation sur le sujet. Je me suis engagé, dans mon programme politique, à réformer l’État, ce qui implique de moderniser et de professionnaliser l’administration publique. L’un des enjeux est d’améliorer l’efficacité du service public et d’élargir le champ de la participation citoyenne. Ce faisant, nous allons élaborer et mettre en oeuvre un plan de moralisation de l’administration publique et, dans une volonté de transparence, demander à tous les services publics d’afficher leurs résultats en termes de qualité de prestations au public. Je voudrais également indiquer que nous avons un dispositif approprié de lutte contre la corruption porté par la Cour des comptes, par l’Autorité supérieure de contrôle d’État et de lutte contre la corruption (l’ASCE-LC), par l’Inspection générale des finances et par les inspections générales de services. En outre, la digitalisation, que nous avons déjà évoquée, pourrait constituer un rempart à même d’endiguer le fléau de la corruption. Enfin, le président du Faso, le Premier ministre, les membres du gouvernement, les parlementaires, les directeurs généraux de certaines structures publiques pu encore des hauts représentants de l’État sont également soumis à la déclaration de patrimoine avant leur entrée en fonction et à la fin de leur mandat. Nous allons renforcer ce dispositif, et les contrevenants ou auteurs de faits avérés de corruption devront répondre devant la loi. L’adoption d’une nouvelle Constitution est en vue. Le Burkinabè s’attend à entrer dans une Ve République, comme en France.

Quels sont les aspects ou les dispositions fortes espérées dans cette nouvelle loi fondamentale ?

La Constitution de la Ve République que nous projetons n’est pas une copie conforme de celle de la Ve République française. Je voudrais vous rappeler que la nouvelle Constitution procède d’une volonté d’enraciner la démocratie dans notre pays, et de donner plus de force aux institutions. Ainsi, le passage effectif à la Ve République posera les nouvelles bases institutionnelles pour notre pays. En termes de dispositions fortes, il faut noter la limitation des mandats, qui était déjà consacrée, la suppression des juridictions d’exception, le rééquilibrage des pouvoirs entre l’exécutif, le législatif et le judiciaire, la rationalisation des institutions de l’État, le renforcement des capacités opérationnelles de l’Autorité supérieure de contrôle d’État et de lutte contre la corruption (ASCE-LC), et enfin la garantie et le renforcement du pluralisme politique. C’est un chantier sur lequel nous sommes bien avancés.

On sait que vous n’avez pas l’intention de briguer un troisième mandat. Mais les Burkinabè peuvent-ils vous faire confiance, quand on sait que certains de vos pairs africains sont revenus sur leur parole ?

Je m’en voudrais de porter un jugement de valeur sur ce qui se passe ailleurs. S’agissant du Burkina Faso, je suis constant dans ma position sur le respect de la loi fondamentale de notre pays. La nouvelle Constitution qui sera adoptée ne m’autorise pas à briguer un autre mandat. L’ancienne, sur la base de laquelle j’ai d’ailleurs été réélu, ne me le permet pas non plus. Dans mon message à la Nation à l’occasion du Nouvel An 2021, je disais ceci : « L’année nouvelle annonce l’an I de mon second et dernier quinquennat ». Je voudrais que l’on s’en tienne à cet engagement.

Propos recueillis par Serge-Henri Malet

Auteur

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Économies Africaines apporte un nouvel éclairage sur l’évolution des pays du continent africain, ces pays en pleine transition et en plein essor.

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