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Entretien – Président de l’Assemblée nationale du Burkina Faso

Entretien – Président de l’Assemblée nationale du Burkina Faso

« L es personnes marginalisées retiendront toujours et encore notre attention »

La 8e législature de l’Assemblée nationale issue de l’élection de décembre 2020 s’accomplira sous la conduite du même président, Alassane Bala Sakandé, qui nous livre sa vision de la nouvelle ère démocratique à animer et orienter : parlementarisme de développement, proximité, poursuite des réformes, réconciliation nationale et idéal démocratique souverain des peuples en sont les maîtres-mots.

Lors de l’élection du 29 décembre 2020, vous avez été reconduit à la tête du Parlement avec 123 voix sur 127. Quel bilan dressez-vous de votre premier mandat ?

Alassane Bala Sakandé : Reconnaissez avec moi qu’il est difficile d’être à la fois juge et partie. L’autoévaluation est un exercice qui comporte toujours sa part de tentation à l’autosatisfaction. Mais puisqu’il est question de bilan et qu’il ne saurait être exhaustif ici, je me contenterai de quelques chiffres relatifs aux missions constitutionnellement dévolues au Parlement : le vote de la loi, le contrôle de l’action gouvernementale et les enquêtes parlementaires. Au plan quantitatif, nous sommes parvenus, au terme de la 7e législature dont j’ai assuré la présidence à partir de septembre 2017, après le décès de Salifou Diallo, à adopter 226 textes de loi. S’agissant du contrôle de l’action gouvernementale, nous avons usé de 114 questions orales, 118 questions écrites et 16 questions  d’actualité pour interpeller l’exécutif à propos de la mise en oeuvre d’un certain nombre de politiques publiques. Á tout cela s’ajoutent les enquêtes parlementaires que nous avons ordonnées et conduites dans divers secteurs, qu’il s’agisse d’activités publiques ou privées. Au plan qualitatif, la 7e législature a fait de la proximité et de la redevabilité des démarches pertinentes pour améliorer l’efficacité du travail parlementaire. Ainsi, au niveau institutionnel, des réformes ont été engagées pour mieux adapter le mode de fonctionnement de  l’Assemblée aux exigences de bonne gouvernance et de transparence. Bien sûr, tout n’a pas pu être fait au cours de ces cinq dernières années, et d’ailleurs tout ne pouvait pas être fait. Mais l’ensemble des députés, qu’ils soient de la majorité ou de l’opposition, a donné le meilleur de soi même pour que la 7e législature puisse s’acquitter de ses missions. Je suis reconnaissant à chacun d’entre eux. Pour la 8e législature, vous avez placé votre mandat notamment sous le signe de la poursuite des réformes.

Á quelles réformes spécifiques vous référiez-vous ?

La première session annuelle de la 8e législature s’est ouverte le 3 mars dernier en présence du président de l’Assemblée nationale du Bénin Louis Vlavonou et du président du Conseil national de la Transition du Mali Malick Diaw. Durant cette 8e législature, nous mettrons un point d’honneur à poursuivre et à renforcer les réformes initiées par la précédente, sous-tendue par le concept de « parlementarisme de développement » ou « parlementarisme de proximité ». L’institution s’engage à organiser régulièrement des journées de redevabilité pour rendre compte du bilan  du travail parlementaire. Cette démarche inclut l’opérationnalisation progressive du « Bureau des citoyens » dans les régions, qui rapprochera encore le Parlement de nos mandants. Conçu comme une interface entre l’institution et les citoyens, le « Bureau des citoyens », en plus de favoriser les échanges entre les populations, leur Parlement et leurs députés, permettra au peuple d’être à l’initiative des lois par voie de pétition constituant une proposition rédigée conformément à l’article 98 de la Constitution. Vous le savez, la démocratie représentative est de plus en plus contestée, et cela inclut ses fondements originels comme la règle de la majorité. Face à cette réalité, depuis la 7e législature, nous ne nous enfermons pas dans la logique politique de la règle de la majorité mais nous privilégions très souvent la logique consensuelle, et cela concerne aussi bien les prises de décisions politiques que la mise en place des organes dirigeants de l’Assemblée nationale ou nos rapports aux lois et aux citoyens. Ainsi, il faut savoir que les personnes marginalisées retiendront toujours et encore notre attention. Et parmi ces personnes qui attendent le déploiement de dispositifs et d’actions volontaristes pour leur permettre de donner le meilleur d’elles-mêmes figurent en bonne place les femmes et les jeunes. La 8e législature poursuivra aussi les initiatives de la précédente relativement à la promotion et à la protection de la « préférence nationale » sur le plan économique. Par ailleurs, si la législature précédente a été dynamique dans le contrôle de l’action gouvernementale, l’examen et le vote des projets de lois ou encore le renforcement de sa proximité avec les citoyens, il apparaît que sa production de lois d’initiative parlementaire a été faible. Même si cette faiblesse n’est pas propre à notre Parlement, nous nous engageons à nous attaquer aux causes pour que les parlementaires soient plus en phase avec leurs missions et les préoccupations de nos concitoyens. Évidemment, ce renforcement des capacités et des performances des députés doit s’accompagner de la construction d’un cadre de travail approprié. Enfin, convaincus de ce qu’il n’y a point de démocratie sans démocrates, nous renforcerons nos moyens d’information et de formation des citoyens à la vie publique. Ainsi, nous souhaitons faciliter l’accès à l’information publique parlementaire, et en particulier à l’information budgétaire.

Vous êtes un ardent défenseur du « parlementarisme de proximité », une thématique qui va être renforcée durant votre second mandat. Quelles actions nouvelles allez-vous promouvoir pour matérialiser cet objectif déjà poursuivi lors de votre mandat précédent ?

Je me réjouis d’abord du fait que le concept de « parlementarisme de proximité », dont je suis l’un des défenseurs et non le concepteur, ait eu un écho favorable au sein de l’hémicycle. Pour parvenir à sa matérialisation, qui du reste a commencé sous la 7e législature, c’est avec l’ensemble des députés que nous allons en définir les moyens. Déjà, l’organisation des premières Journées de redevabilité de l’Assemblée nationale tenues à Bobo-Dioulasso du 30 juin au 4 juillet 2021 sur le thème « Culture de la redevabilité, un impératif pour un Parlement de proximité » procède de notre volonté de donner corps à cette notion de « parlementarisme de proximité ». Ce fut un grand événement politique car c’était la première fois dans l’histoire du Parlement burkinabè que l’ensemble des députés se retrouvait hors de Ouagadougou, siège de l’Assemblée nationale, pour soumettre ses actions à l’évaluation citoyenne. Nous allons poursuivre le même exercice dans les douze autres chefs-lieux de région, mais sous d’autres formats. D’autres initiatives comme la mise en place du « Bureau des citoyens » à l’échelle locale pour servir d’interface entre le Parlement et les populations seront bientôt déployées. La culture de la proximité doit impérativement faire partie de nos moeurs politiques.

Pour cette 8e législature, qu’en est-il du financement et du coût du plan stratégique de l’Assemblée nationale jusqu’en 2025 ? Les bailleurs de fonds pour le premier plan ont-ils renouvelé leur contribution ou avez-vous fait appel à de nouveaux soutiens financiers ?

Pour la mise en oeuvre de son plan stratégique 2016- 2020, l’Assemblée nationale avait bénéficié du soutien de plusieurs partenaires techniques et financiers, dont trois avaient convenu avec nous du Programme commun d’appui à l’Assemblée nationale du Burkina Faso (PROCAB) d’un montant de 4 230 922 000 FCFA : la Suède, l’Union Européenne et la Suisse. Le Japon et le Canada ont aussi soutenu la conception et l’exécution de ce plan stratégique. Le nouveau plan en cours d’élaboration couvrira la période 2022-2025. En dépit de la pandémie de Covid-19 qui a sensiblement perturbé le déroulement des différentes activités du plan qui vient de s’achever, nous sommes satisfaits des résultats obtenus. C’est pourquoi je fonde l’espoir que ces résultats ainsi que l’importance et le rôle du Parlement dans la gouvernance démocratique inciteront nos partenaires à apporter au nouveau plan des appuis plus consistants.

Pourquoi estimez-vous que le processus de réconciliation est « une démarche collective douloureuse » ? À l’issue du débat national sur cette question, les Burkinabè parviendront-ils à s’entendre sur une « vision commune » ?

La réconciliation engage toujours deux parties séparées par un passé qui, de prime abord, ne « passe » pas . Elles sont appelées à affronter un épisode ou une histoire qui cristallise des ressentiments individuels ou collectifs. La démarche de réconciliation met face  à face deux protagonistes : d’un côté la victime, qui doit publiquement extérioriser la douleur due au préjudice qu’elle a subi, de l’autre l’auteur dudit préjudice, qui doit reconnaître ses actes. Dans un cas comme dans l’autre, c’est un exercice de catharsis qui requiert une grande force morale afin de revisiter un passé douloureux et de revivre une expérience traumatisante. La réconciliation est toujours précédée d’une vérité tout aussi douloureuse. Cela étant posé, je ne doute pas un instant que nous puissions parvenir à l’apaisement des coeurs. L’histoire politique a montré que notre peuple a toujours su relever les défis qui engagent la cohésion sociale et l’avenir de toute la nation. J’ai foi en notre capacité de panser les stigmates du passé pour mieux scruter l’avenir.

Pensez-vous que les acquis démocratiques des trois pays voisins d’Afrique subsaharienne que sont le Bénin, le Mali et le Burkina Faso soient véritablement consolidés ?

La démocratie est une quête permanente. Même pour les nations qualifiées de « vieilles démocraties » ou citées comme des exemples de raffinement démocratique, rien n’est définitivement acquis. L’histoire politique récente d’une démocratie dite avancée le montre bien. Rappelez-vous la prise d’assaut, pour ne pas dire la profanation du temple de la démocratie américaine par les partisans d’un candidat qui refusait sa défaite à une élection présidentielle. Il nous faut donc, partout, continuer à cultiver inlassablement les valeurs qui ont toujours fondé l’État de droit et la démocratie. Cela passe, entre autres, par la tenue d’élections régulières, ouvertes et transparentes, par la séparation des pouvoirs ainsi que par la garantie des droits et des libertés individuelles et collectives. Je pense que le Bénin, le Mali et le Burkina Faso, puisque vous citez ces trois pays, et bien d’autres États africains, sont engagés dans cette dynamique, avec parfois des convulsions politiques ou des retours en arrière dictés par des aléas sociopolitiques dont on aurait souhaité faire l’économie. On parle aujourd’hui de mondialisation de l’économie, de mondialisation de la finance, mais on parle peu de ce processus de mondialisation des aspirations légitimes des peuples à des gouvernements vertueux. Les Béninois, les Maliens ou les Burkinabè, comme les autres citoyens du monde entier, entendent vivre dans des environnements politique, économique et social à même de leur garantir un épanouissement personnel et collectif, et veiller dès à présent à celui des générations futures. Et ils s’en donneront les moyens. C’est un processus irréversible, c’est un idéal immarcescible.

Pour 2021, comment se décline votre feuille de route et quelles sont vos priorités ?

Les réformes que j’ai énoncées donnent un aperçu de l’ordre de mouvement de nos actions. L’élaboration participative du nouveau plan stratégique nous permettra de mieux préciser nos priorités et une feuille de route consensuelle.

Propos recueillis par Andju Ani

Auteur

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